“La peau d’un brûlé paraît épaisse et dure, 
mais elle est fragile”

Amélie Nicolet, physiothérapeute brûlologue au CHUV

Décembre 2020


Amélie Nicolet, en quoi consiste votre travail ?

Tout d’abord, c’est un travail qui n’est pas uniquement ciblé sur la brûlure. Si je me concentre bel et bien sur les lésions cutanées, il s’agit aussi de tenir compte de l’aspect respiratoire, mobilisation et déglutition, soit tous les signes auxquels nous sommes attentifs aux soins intensifs. D’ailleurs, la physiothérapie spécifique aux brûlés se pratique dans une structure mixte rassemblant tous les patients issus des soins intensifs. 

 

Vous vous êtes toutefois spécialisée, non ?

En effet. Dans notre équipe de physiothérapeutes du CHUV, nous sommes tous formés aux soins intensifs mais nous ne sommes que quelques-uns à avoir la spécialisation nécessaire de brûlologue.  

Combien de temps dure ce suivi ?

Autant que dure le séjour du patient aux soins intensifs. On estime en moyenne qu’il faut un jour par pourcentage de surface corporelle brûlée. On s’attend donc qu’un patient brûlé à 60% soit suivi durant deux mois, au cours desquels nous interviendrons chaque jour. Mon travail s’arrête après cette première étape de rééducation. Le patient sera ensuite dirigé dans le service de chirurgie plastique puis en réhabilitation. 

 

Vous nous avez dit toute à l’heure, en aparté, que la peau était un organe extraordinaire à travailler. Pouvez-vous argumenter ?

La peau d’un brûlé paraît très épaisse, très dure mais elle est paradoxalement très fragile. Il faut la travailler avec beaucoup de douceur. L’idée est d’étirer la peau du patient afin de lui redonner de la longueur. C’est un peu comme du stretching. Avec le temps, on acquiert une sensibilité au niveau des doigts et des mains, mais ce n’est pas suffisant. Le retour verbal du blessé pendant les séances est essentiel. On lui demande de nous avertir si “ça fait mal” ou si “ça tire”. Si c'est douloureux, cela signifie qu’on est en train de déchirer des structures organiques, de créer une lésion et il faut arrêter. Si ça tire, alors tout va bien ; on met en tension la peau et on attend en relâchant tout doucement. 

 

C’est un travail de grande patience…

Oui. Sur chaque posture, on maintient la peau tendue durant vingt minutes. Pendant ce temps, on peut bavarder, chanter, regarder la télé avec le patient. Cela reste malgré tout des efforts qui nécessitent énergie et endurance et, surtout, qui en valent la peine. J’ai lu un jour une phrase expliquant que si la réanimation sauvait la vie, la rééducation la redonnait. Je la trouve très juste. 

 

Que se passe-t-il ensuite pour ces grands blessés lorsqu’ils retrouvent leur domicile ?

Ils font de la physiothérapie et de l’ergothérapie en ambulatoire. Ils bénéficient aussi d’une consultation au CHUV. Cela dit, dès qu’ils quittent le Centre hospitalier, on perd un peu leurs traces. Je pense que nous, les services de santé suisse, pourrions être meilleurs dans ce suivi. On sait par exemple que les patients souffrant de troubles psychiatriques importants, comme les schizophrènes qui se sont immolés par le feu, seront d’abord traités pour ces troubles. Il n’y a pas, en Suisse, de structure qui permette de traiter une pathologie psychiatrique tout en assurant la rééducation et l’insertion des personnes brûlés. 

 

Quels avantages voyez-vous dans la création d’ARDEAT ? 

J’y vois l’opportunité pour les patients de poursuivre tout ce que nous avons commencé avec eux. Le suivi des brûlés, je le considère comme un gigantesque travail de différentes équipes à différents moments. Au CHUV, nous faisons tout pour remettre les patients sur les rails, leur redonner goût à la vie. Mais on le fait dans un hôpital et avec des soignants. Quand ils nous quittent, ils n’ont plus cette structure qui les protège. Ils sont soudain seuls dans ce grand monde. Comment se réapproprient-ils leur nouveau corps ? et leur nouvelle image ? ARDEAT est pour nous un allié sur lequel les patients peuvent s’appuyer. Ils y trouvent un environnement bienveillant et de qualité pour pouvoir se réinsérer dans la société en étant bien dans leur peau. 

Et trouver un prolongement dans le travail que vous avez fait en amont…

Exactement. Ce que nous faisons n’aurait aucun sens si, une fois de retour chez eux après avoir bénéficié des services de réanimation, de chirurgie et de rééducation de grande qualité, nos patients menaient une existence médiocre, refusant de sortir ou de s’alimenter. Ce serait un terrible échec pour nous. On ne pourrait pas accepter de sauver des gens pour les lâcher ensuite dans la nature et les voir malheureux. La création d’ARDEAT a du sens car elle offre aux brûlés un suivi multidisciplinaire de qualité sur le long terme.